Dans un incipit d’une belle efficacité, Ken Loach nous présente les différents protagonistes de son nouveau film défilant au tribunal, tandis qu’un juge dresse le catalogue de leurs délits mineurs, de leurs larcins souvent insignifiants, de leurs méfaits parfois grotesques… Ce faisant, il pose la plupart des enjeux, narratifs comme idéologiques de son film : ce sont en effet des délinquants qui nous sont décrits, mais d’une façon telle que nous les prenons immédiatement en affection, avec une empathie pleine d’indulgence. Car ce sont avant tout des individus, acculés à l’illégalité par un contexte d’oppression sociale plus global : Robbie, par exemple, jeune homme impulsif mais de bonne volonté, n’a de cesse de chercher des opportunités pour s’extraire de sa condition miséreuse mais il est constamment rattrapé par une sorte de fatalité, qu’elle s’incarne dans un beau-père qui le hait, dans une bande de voyous qui le harcèle, dans la balafre qu’il porte sur le visage, dans le squat sinistre qu’il voudrait fuir et vers lequel il est inlassablement ramené… Il y a quelques années, Ken Loach et son scénariste Paul Laverty seraient partis d’un tel contexte pour foncer, avec pessimisme mais lucidité probablement, dans la tragédie sociale, façon Sweet Sixteen, l’un de ses derniers chefs d’œuvre, qui dressait le constat d’une jeune génération impuissante, sacrifiée. Et puis non. Parce qu’ils croient encore au pouvoir d’exorcisation du cinéma, parce qu’ils savent qu’il faut d’abord imaginer l’autrement pour qu’il puisse exister, les deux auteurs font bifurquer, presque artificiellement, leur film vers la légèreté, l’insouciance, extirpant les quatre losers de leur réalité urbaine pour les envoyer, en kilts, dans les étendues vertes des Highlands. Dès lors, le film ne nie pas la dureté de leurs épreuves (voir la très efficace scène de rencontre avec les policiers), mais il joue à leur trouver des solutions, à leur déblayer le terrain vers le salut, vers la réinsertion, vers un bonheur qu’ils auront bien mérité. Partant de là, il y a quelque chose de la fable dans La Part des anges, du conte initiatique, et s’il faut dénicher une morale dans l’entreprise, celle-ci résiderait peut-être dans le rappel malicieux de la nuance qui existe entre la légalité et la justice : c’est en commettant un vol que nos compères s’en sortent, mais qui ont-ils lésé en le commettant ? Ne peut-on pas inverser le rapport établi par la société qui les a d’emblée jugé coupables avant de se poser la question de savoir s’il y avait des victimes ? Il y a probablement une forme d’idéalisme, voire de naïveté, dans la manière dont Loach et Laverty conduisent leur réflexion, et celle-ci ne va pas sans quelques facilités, tant au niveau de l’enchaînement des péripéties que dans la construction des personnages (leur nigaud, Albert, est franchement gratiné), ce qui invite à ne considérer cette petite affabulation, cette douce rêverie, que comme un film franchement mineur dans la filmographie de Loach. Mais pour qui conserve une affection pour le cinéaste, pour l’homme et ses indignations, il y a tout de même quelque chose de revigorant à voir qu’il conserve une si belle énergie de l’espoir.